الطيب صالح.. الرجل الآخر (الأصل الفرنسي)   
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Hommage à El-Tayeb Muhammad SALIH

Par Amadou Mahtar M’BOW

Avec la mort de El-Tayeb Muhammad SALIH, dans la nuit du 17 au 18 février 2009, le monde arabe et l’Afrique perdent un de leurs plus brillants intellectuels de la génération des indépendances, et la coopération intellectuelle et culturelle internationale un des ses fidèles serviteurs. La vie, l’œuvre et l’action de Taheb SALIH se situent en effet en une époque cruciale de l’évolution du monde et de celle des pays africains et arabes auxquels il appartient.

De cette évolution témoignent son œuvre littéraire et son action professionnelle. A sa naissance son pays est dépendant, et lorsqu’il entame des études universitaires hors de celui-ci, ce pays est libre de toute domination extérieure comme suite logique des évènements qui ont marqué l’après deuxième guerre mondiale..

Quand celle-ci s’achève en 1945, Tayeb SAlIH a dix sept ans. Né dans la Nubie soudanaise, le 12 juillet 1928, dans des sociétés où on devient vite adulte, il doit choisir de retourner à la terre, étant issu du milieu rural ou décider de se forger un nouveau destin conforme à ses aspirations et à l’ambition qu’il nourrit pour son peuple. Il apparaît, en effet, pour beaucoup de jeunes de cette époque que l’accès à une culture moderne, tout en leur ouvrant des horizons nouveaux sur le plan personnel, leur permettrait d’assumer vis-à-vis de leurs peuples des responsabilités particulières sans qu’ils puissent en mesurer, bien souvent, la nature et la portée. Car tout était à faire.

Après ses études primaires et secondaires préliminaires, Tayeb SALIH, décide donc à dix sept ans d’etntrer à la WAdi Seidna Secondary Shool Sudan où il obtient en 1948 le « Cambridge School Certficate Grade  I with London matriculation ». Il fait ensuite, de 1949 à 1951, des études de sciences à l’Université de Khartoum, puis une formation à l’Institut d’éducation de Bakht el-Ruda (1951-1952) où son admission laisse présager de son choix pour le métier d’enseignant. Il n’exercera ce métier que pendant peu de temps avant de poursuivre de nouvelles études en Angleterre de 1956 à 1959.

Un tel changement s’explique sans doute par le contexte politique nouveau. Cette phase essentielle de la vie de Taheb SALIH se déroule, en effet, en un moment où des sociétés comme la sienne, longtemps figées dans un certain immobilisme dû en particulier à la dépendance extérieure, s éveillent à une nouvelle conscience politique et cherchent à sortir du dénuement qui caractérise la vie de beaucoup de leurs membres.

Quant aux jeunes, beaucoup d’entre eux veulent sortir des impasses dans lesquelles les met des systèmes éducatifs jusque là orientés vers des formations de niveau peu élevé. C’est en Occident qu’ils tournent leurs regards afin de chercher à y acquérir des compétences qui les valorisent sur le plan social et leur donnent les moyens de mieux contribuer au progrès de leurs sociétés. L’Occident qui a longtemps exercé sa domination sur leurs pays et qui concentre le savoir moderne et la richesse, fascine plus d’un par ses progrès, sa puissance et le niveau de vie élevé de ses populations.

La guerre avait, en effet, changé les mentalités ; elle a ouvert des horizons nouveaux au rapprochement entre les différents peuples et fait naître en eux des aspirations nouvelles. La création du système des Nations unies dont la Charte proclame la libre détermination des peuples et qui se fixe comme un des ses objectifs le bien être commun de l’humanité soulève beaucoup d’espoir. Désormais les peuples, et en leur sein les plus jeunes, veulent s’affranchir de tout joug colonial, de toute dépendance. L’Egypte qui est alors intimement lié au Soudan, secoue la tutelle extérieure, fait sa révolution en 1952 et devient, en 1954, République sous Nasser dont les discours enflamment le monde arabe.

L’année, 1956, où le Soudan prend elle-même son indépendance, Taheb SALIH s’inscrit à l’Université de Londres où il est Diplômé en sciences politiques. On aurait pu penser qu’il s’orienterait vers la carrière diplomatique, mais ce sont la culture, l’écriture et la communication et l’information qui l’attirent comme si son sens inné de la liberté de dire et d’écrire ce qu’il pense l’emportait sur toute autre considération. Il a déjà publié en 1957 sa première nouvelle.

En 1960, il entame une carrière dans l’information et la communication en couvrant la session de l’Assemblée générale des Nations Unies à New York pour la BBC. Ce premier contact avec les délégations appartenant aux cultures les diverses, s’exprimant en toute liberté sur les sujets les plus controversés a dû sans doute enrichir son expérience de la diversité et aiguiser son penchant pour la communication, celle qui relie l’écrivain au lecteur et l’informateur au public par l’imprimé, la parole et l’image. Dès lors sa vocation pour ce domaine ne cessera de s’affirmer. Son ouverture d’esprit et ses dons de narrateur l’y préparent particulièrement.

C’est en 1966, l’année, où il publie l’œuvre qui fera sa renommée « Saison de la migration vers le Nord. » qu’il retourne au Soudan pour y occuper les fonctions de Conseiller en information et en radiodiffusion auprès du Ministère de l’Information. Il quitte ce poste deux ans plus tard pour vivre désormais hors de son pays sans cesser d’être habité par cette culture première, issue de vieilles traditions, qui enracine l’individu à jamais dans sa société d’origine même s’il est immergé dans une autre culture comme c’est le cas de nombreux intellectuels formés en Occident.

Cette dualité de cultures devient une source féconde d’enrichissement intellectuel pour ceux qui, comme Tayeb SALIH, ont su s’adapter à des styles de vie, des formes de pensée, des systèmes de valeurs parfois différents de ceux de leur milieu d’origine sans cesser d’être fidèles à eux-mêmes.

De 1968 à 1974, il revient à Londres où il est « Senior programme Assistant » au Service  Arabe de la BBC où chargé de la planification et de la programmation des émissions culturelles, il dirige une importante équipe. Sa vie sera désormais consacrée entièrement à la communication, en Angleterre puis au Qatar, à Paris et encore à Qatar.

Car s’il écrit, c’est pour communiquer avec le monde, mais aussi pour communiquer avec les siens, pour rompre la solitude qui naît du vivre loin de chez soi. La nostalgie de la terre première, celle où on s’est éveillé à la conscience des êtres et des choses ne quitte jamais l’exilé à ses heures de solitude. Toute l’œuvre littéraire de Tayeb SALIH est ainsi imprégnée de sa double culture et des interrogations qui portent les rapports entre les deux mondes qui ont marqué sa sensibilité et façonné son esprit : le monde arabo-musulman africain et l’Occident.

Quand il quitte la BBC en 1974, c’est pour le Qatar où il assume jusqu’en 1981 les fonctions de Directeur général du Ministère de l’Information, qui avait également la charge de la Culture, du Tourisme et des Antiquités. Ayant la pleine responsabilité sur l’ensemble des services du département, il assure, sous l’autorité du Ministre, la planification et la définition des stratégies de l’information, et supervise et coordonne les Directions de la télévision, de la radio, de la presse, de la Culture, du Tourisme et des Antiquités du Ministère.

Pendant cette période, il enrichit encore son expérience internationale en participant à différentes conférences intergouvernementales soit aux côtés de son Ministre soit seul représentant du Qatar. C’est dans ces conditions que me fut donnée de rencontrer Tayeb Salih qui entra au service de l’Unesco le 10 octobre 1981 en qualité de Conseiller régional pour la communication sans les Etats arabes avec siège à Paris.

Ce choix s’explique par plusieurs raisons : sa formation et son expérience, ses liens intimes avec le monde arabe et sa culture, sa connaissance des problèmes de l’information et de la communication et enfin ses qualités humaines. Son parcours universitaire et ses différentes activités professionnelles témoignaient de son sens des responsabilités et de son aptitude à exercer des fonctions complexes qui requièrent une aptitude à travailler dans une organisation où il est appelé à collaborer avec des hommes et des femmes appartenant à les toutes les cultures du monde.

Et le monde de l’information et de la communication est en effet un monde complexe par la nature des domaine où elles s’exercent, des sensibilités qu’elles touchent, des intérêts qui y sont liés. Et cette complexité était plus grande encore au moment où Taheb SALIH entrait à l’Unesco. Les pays arabes comme ceux d’Asie, d’Afrique, d’Amérique latine prenaient de plus en plus conscience des enjeux politiques, économiques, sociaux et culturels que représentaient l’information et la communication, largement dominées dans le monde par les pays industriels.

Le débat sur le nouvel ordre mondial de l’information et de la communication initié au sein de l’Unesco, montrait d’une part l’importance croissante de ce secteur dans la formation de la richesse des pays industriels, d’autre part des inégalités en matière de circulation des informations dans le monde. En effet, la plus grande partie des informations politiques économiques et sociales qui alimentaient les médias de la plupart des pays du monde provenaient essentiellement de grandes agences situées toutes dans le Nord.

Au déséquilibre quantitatif qui en résultait s’ajoutait un déséquilibre qualitatif non moins grave. En effet, les informations diffusées par les différents types des médias reflétaient généralement les problèmes, la vision, les intérêts et les préoccupations des pays du Nord où sont situées les grandes Agences de presse qui avaient pratiquement le monopole de leur collecte et de leur diffusion. Les signes de manipulation de l’information à des fins diverses étaient déjà manifestes. On constatait également que les industries culturelles du Nord déversaient leurs produits sur toute la planète provoquant un risque sérieux pour les cultures des autres pays du monde.

C’est pour contribuer à coopérer avec ses Etats membres en vue de redresser cette situation que Tayb SALIH fut nommé Conseiller régional pour la communication dans les Etats arabes. Il s’acquitta de cette tâche, dans la discrétion et avec tout le talent et l’efficacité qu’on lui connaît. En particulier, il participa activement à tout le travail préparatoire, ensuite au déroulement de la Première Conférence intergouvernementale sur les politiques de la communication dans les Etats arabes (ARABCOM), organisée par l’Unesco à Khartoum, au Soudan, en juillet 1987.

Les documents de travail à l’élaboration duquel il a activement pris part et le rapport issu de cette conférence témoignent de l’importance du travail accompli. Les conclusions et les recommandations de cette conférence après avoir procédé à un diagnostic précis de la situation dans l’ensemble du monde arabe, devaient influencer l’orientation des politiques et l’action dans ce domaine dans les dix huit Etats arabes qui avaient participé à la Conférence. .

Tayeb SALIH n’est pas étranger non plus à la mise en œuvre de ces politiques comme de toutes les activités relatives à la coopération dans les domaines de d’éducation, de la culture de la science et de la communication, puisque dès le 1er juillet 1987, je l’avais nommé au poste de Représentant de l’Unesco dans les pays du Golfe avec résidence à Qatar, poste où il donnait entièrement satisfaction. Auparavant le pèlerinage que nous avions fait ensemble à la Mecque en 1986, m’avait convaincu de sa sagesse et de son attachement aux valeurs spirituelles si prégnantes dans les pays où s’exerçaient ses responsabilités.

Si l’œuvre de Tayeb SALIH écrivain est relativement connue dans le monde arabe, son action au sein de l’Unesco et les services qu’il a rendus aux pays arabes et à la coopération culturelle et intellectuelle au sein de l’Unesco le sont moins. En rendant hommage à sa mémoire, je tiens à souligner aussi ses hautes qualités morales, son dévouement aux causes les plus justes, son sens de la fraternité, son respect pour autrui et son amour de la paix et de la justice.

DAKAR, le 10 mars 2009

Amadou Mahtar M’BOW , Directeur général de l’Unesco ( Organisation des Nations Unies pour l’Education, la Science et la Culture) de 1974 à 1987.

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